Anha

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@eikomania.me

Pourquoi le cinéma a ruiné ma vie.

@eikomania.me x Anha S.L

Le cinéma n'est qu'une petite illusion fictive qui nous permet de vivre une autre vie le temps de 90 minutes. 

Ces derniers temps, il y a pas mal de gens qui me demandent : "Quand est-ce que tu fais un nouveau long-métrage ?" S'ils m'avaient posé la question il y a un an de cela, je leur aurais répondu que je vais faire un second film dans l'année et avec les moyens du bord. Sauf qu'aujourd'hui, pas mal de choses ont changé. Avec la période du Covid qui m'a un peu freinée dans mon élan de création cinématographique, j'ai pu revoir à la baisse mes ambitions de cinéaste. 

Surtout depuis que je suis sortie de stage et que j'ai créé cette entreprise, Eikomania, je me suis rendue compte que le cinéma ne me rendait plus heureuse et était davantage un facteur de stress et d'angoisse qu'une source d'épanouissement personnel. 

Entre spontanéité et do-it-yourself. 

Il y a une collègue réalisatrice qui m'a dit : 

"Je fais tout dans l'ordre et correctement (à savoir financements du CNC/Région + producteur) pour rentrer dans l'industrie."

C'est super honorable de faire ça mais ce n'est pas les financements qui vont te donner le feu vert pour commencer à penser et à travailler ton film. Ayant tendance à être opposée à ce genre de pratique qui pour moi n'a pas assez de punch et d'intensité, j'ai besoin d'être au contrôle et de produire le film en question. Même si parfois, je me plante, j'apprends et encaisse pour les prochaines fois.

Je n'ai pas envie de finir comme certains de ces réalisateurs ou réalisatrices qui attendent pendant 5 ans (et j'admire leur patience) pour réaliser leur film. J'ai une approche de production assez Nouvelle Vague qui est basée sur le do-it-yourself et l'instantané. Pour moi, c'est : 

"Si tu as envie de faire un projet, tu le fais ! Point barre ! 
Tu n'attends pas que cela te tombe dessus. Et tu avances avec lui."

Mais après un échec professionnel (celui de mon long-métrage) qui a été bouleversant, je crois que ça a été le déclic. J'avais envie de travailler avec mes amis comédiens de manière ultra spontanée et que les projets soient évolutifs. Que l'on attende pas 10 ans pour faire telle ou telle chose parce qu'il n'y a rien de plus frustrant que d'attendre surtout dans une conjoncture un peu incertaine. 

C'est pourquoi, j'ai eu l'idée de ce magazine. Je ne me retrouvais plus dans les hebdo' féminins ou autres. Et surtout j'avais envie de créer des univers avec les artistes que j'aime et que je découvre. 

Depuis la fin de ma deuxième année à l'école de cinéma, je me suis rendue compte que cela ne me plaisait plus. Du moins, ce système un peu odieux et arriviste ne me correspond pas. Peut-être que cette industrie convient à ceux qui sont nés là dedans mais pour ma part, je préfère jeter l'éponge quitte à ne plus faire aucun long-métrage de ma vie. 

Être son propre patron : de réalisatrice à cheffe d'entreprise. 

Pour oublier cette déception, j'ai voulu faire des jobs à droite et à gauche, mais j'ai toujours été recalée. C'est peut-être tant mieux car j'ai pu développer des projets et les concrétiser. Comme mon livre " The Coolest Person I Know " et mon entreprise. Je mobilise actuellement des amis qui sont partants mais malgré la crise, c'est difficile de voyager à travers la France comme bon nous semble. 

Cependant, les projets sont là et réaliser des choses en tant que rédactrice en chef et directrice artistique est vraiment un objectif épanouissant. Car pendant 7 ans, le cinéma m'a empêchée de vivre une certaine jeunesse. J'ai pu observer et vivre les aspects les plus sombres de ce métier et parfois je me dis que je suis encore bien loin d'une certaine réalité et que je n'ai vu qu'une seule partie de l'iceberg. 

Avant, mon rêve, c'était d'avoir une Palme d'Or à 21 ans pour faire un gros fuck à l'industrie et prouver que les Femmes pouvaient elles aussi avoir un certain impact dans cette industrie remplie de testostérones. Je voulais faire des films jusqu'à en perdre la tête. Même après mon échec de long-métrage que j'ai quand même emmené à la pré-sélection de la Quinzaine des Réalisateurs du Festival de Cannes en 2019, je voulais refaire un film à bas budget, prendre un job alimentaire et encore une fois m'auto-financer et compter sur la chance et le do-it-yourself plus que low-cost. Cependant, je savais déjà que si je le faisais, j'allais tout droit dans le mur. 

Mais je n'étais pas heureuse. Je me suis rendue compte que le cinéma ne m'apportait plus grand chose. Que j'avais troqué mon innocence et mes moments de jeunes adultes contre des pixels. Allant de déceptions en déceptions, j'ai rencontré plusieurs producteurs (mais très peu au final) pour m'aider ou me conseiller. Et une fois, c'est même moi qui ai payé l'addition me faisant croire que l'on voulait me revoir pour parler des films. L'anecdote est drôle mais les conséquences ont été dévastatrices. Quand on te fait miroiter quelque chose ou même qu'on te donne un espoir en jouant avec des mots ou des promesses, j'ai été un peu anéantie par rapport aux comportements de cette industrie égoïste, élitiste et auto-centrée. 

Même des "ami.e.s", lorsque tu veux les aider te répondent :

"Non mais tu n'as rien inventé."

Traduction : 

"T'as pas de conseils à me donner, je sais déjà tout ça." 

Je leur réponds gentiment : 

"Ça part d'une bonne intention, moi non plus, je n'ai pas inventé l'eau chaude."


Plus tu veux aider, plus on te marche dessus. La gentillesse et la générosité n'existent pas dans son métier.  Il y a souvent des artistes un peu frustrés qui deviennent méchants. Dans l'industrie cinématographique, bien loin d'une Nouvelle Vague des années 60 assez innovante où la sororité et l'amitié battaient son plein, il faut penser : concurrence, concurrence et concurrence. Depuis la fin de ma troisième année d'école, je n'ai vu que ça. Et je trouve que c'est vraiment un job pour les véritables Survivors et ceux qui ont les nerfs les plus solides. Même Koh Lanta à côté, c'est de la gniogniotte. Avec les histoires de #MeToo, les vraies-fausses déclarations, les profiteurs.es, les pistonné.es etc je me rends compte que je n'étais pas à l'aise dans ce milieu. 

Avec un ancien ami et un de ses potes monteur-image, j'étais sur le rooftop à Toronto. Je leur ai dis qu'un intermittent gagnait au minimum 1200 euros s'il faisait ses heures. Et ils m'ont répondu un peu avec dédain : 

"Non, mais c'est ce qu'on gagne en une semaine !"

Ne sachant pas quoi dire, évidemment, j'étais gênée. Dans ce milieu, on parle de budget, et c'est normal. Mais on dénigre facilement les autres par rapport à leur salaire ou leur statut. Étant une jeune réalisatrice, j'étais perdue parmi cette foule. À l'intérieur de moi, quelque chose s'était cassée depuis mon tournage. Je me sentais vide. Mais depuis que j'ai décidé de reprendre ma vie en main, d'essayer d'oublier que j'ai quasiment tout sacrifié pour le cinéma et de connaitre une nouvelle vie, je vais mieux. Beaucoup mieux. 

Même si des amis attendent que j'enclenche le levier pour faire un film et que moi-même, il y a quelques mois de cela, je faisais le teaser du prochain film que je ferai avec eux, j'avais du mal à respirer et là, après 7 ans de déceptions, de petites joies, de coups bas et d'embrouilles, j'avais besoin de prendre soin de moi et de vivre pour moi, pour mes projets et non pour les autres. Même si j'ai envie de les mettre en scène, ce sera par un autre moyen et c'est celui de mon métier qui va devenir papier. (Rendez-vous dans quelques mois pour le premier édito' papier d'Eikomania !)

The end ou To be continued ? 

Je referais un film quand je me sentirais prête. Prête à retrouver des comédiens et à ouvrir mon coeur et mon âme. Mais je ne ferai pas un autre long-métrage pour de mauvaises raisons : comme la reconnaissance, la gloire, les soirées huppées, vivre dans une sorte de parisianisme déconcertant... J'en referai un parce que je me sentirai prête et bien entourée. Mais pas avant. Je pense que de me prendre à nouveau un mur serait fatal. 

Pour conclure, le cinéma m'a permis de grandir, d'évoluer et faire exploser ma créativité. Des rencontres artistiques ont été ultra importantes dans ma vie de jeune adulte. J'ai pu faire des voyages réguliers en Amérique du Nord, aux États-Unis et au Canada, pour les festivals cinématographiques et les roads-trips. Je ne remercierai jamais assez le cinéma de m'avoir fait vivre ça, cependant, je le déteste aussi fort que je l'aime. C'est paradoxal, tout comme lui. Mais ce que je retiens, c'est que l'on peut se créer une véritable famille d'artistes qui malgré les petites erreurs de parcours, vous aidera qu'importe le projet un peu fou que vous pouvez pondre. Et c'est ce que je trouve de plus beau là dedans : les rares rencontres humaines enfouies dans une industrie sombre, hostile à l'originalité et déposséder de véritables valeurs. 

Beaucoup de mes amis se plaignent des conditions de tournage, d'être traité comme des esclaves et être un peu roués de coups que ce soit mentalement et parfois physiquement. Les journées sont denses et malheureusement peu de reconnaissance et de liberté sont à entrevoir au bout du chemin. Tout n'est pas noir, ni blanc, mais on fait des films pour démontrer une sorte de vérité et faire bouger les mentalités alors que lorsque nous regardons les backstages des tournages (on se souvient du reportage de Only God Forviges où la femme de NWR le filme pendant son tournage ou de Dix Pour Cent, une série française qui caricature légèrement l'industrie cinématographique), c'est pire qu'un gentil bordel. 

Pour avoir vécu des tournages difficiles, c'est un peu la cour de récréation où un seul grain de sable peut bousiller des relations entre ses membres. Donc, je n'ai aucun regret de partir pour mieux me retrouver. Quand quelque chose ne te convient pas, tu n'es pas un arbre, tu peux bouger et c'est exactement ce que je fais. Je jette l'éponge dans la face de cette industrie et même si je ne reviens jamais, au moins, je retiendrais les meilleures expériences et rencontres de ces 7 dernières années. Et c'est le plus important. 

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